Ca fait longtemps qu’on n’y a plus joué.
Tu m’as fait descendre de la voiture. Tu as dit pas bouger. Tu avais ta voix bizarre, celle des jours où tu sens la fatigue, mais tu as dit pas bouger et ça, je sais le faire. C’est même ce que je fais le mieux. Tu me l’as appris quand j’étais petit, avec des croquettes. Maintenant je le fais gratuit.
Alors je ne bouge pas.
La voiture est partie. Ça, c’est la partie difficile du jeu, je trouve. D’habitude tu restes au bout de la rue et tu reviens en disant c’est bien. Mais on n’a jamais joué à pas bouger avec la voiture. Là tu as pris la grande route. Tu veux vérifier si je triche quand tu ne me vois pas. Je ne triche pas. Regarde. Je suis assis exactement où tu m’as posé. Il y a une borne blanche et un sac plastique dans le fossé. Je note les repères pour te montrer que je n’ai pas bougé d’un poil.
Il commence à faire nuit. Tu pousses le jeu loin. C’est que tu me crois fort. Ça me gonfle le poitrail, ça. Tu ne ferais pas ça avec un chien moyen.
Une voiture a ralenti tout à l’heure. Une dame a ouvert sa portière et a dit viens, viens mon beau. J’ai failli. Je te le dis parce qu’entre nous on se dit tout: j’ai failli. Et puis j’ai pensé que c’était peut-être ça, le piège du jeu. Tu m’envoies une dame pour me tester. Bien essayé. Je n’ai pas bougé. La dame a pleuré, je ne sais pas pourquoi, et elle est partie. Vous les humains, vous pleurez des fois pour des choses que je ne comprend pas.
J’ai faim mais c’est un détail. Une fois tu as oublié de me nourrir un soir entier et le lendemain tu m’as donné double ration en me grattant la tête. C’est ta façon. Tu reviens toujours avec une double ration de quelque chose.
Il pleut maintenant. Mon poil est lourd. Je pense à notre escalier, au bruit de tes clés, à ta main qui sent le savon le matin et toi le soir. Onze ans que j’apprends ta main par cœur. Tu ne peux pas savoir, on ne peut pas savoir ça quand on est un homme, ce que c’est d’avoir une seule main au monde.
Il y a juste un truc. Une petite chose que je n’arrive pas à ranger.
Avant de remonter dans la voiture, tu m’as caressé la tête. Et tu ne fais jamais ça pendant pas bouger. Jamais. Pendant l’exercice, on ne se touche pas, c’est la règle, ta règle.
Alors je ne sais pas où mettre cette caresse.
Je vais la garder pour quand tu reviens. Tu m’expliqueras.
Je ne bouge pas.
Je suis un bon chien, hein ?
Ne laissez pas cette histoire se répéter. Adoptez, donnez, agissez.
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